Mardi 29 mars 2011 2 29 /03 /Mars /2011 16:35

 

" Du Sénégal, j'arrivai à Rimini, en Italie. Là-bas, je vécus parmi la communauté sénégalaise et je travaillai comme colporteur sur les plages, je n'arrivai pas à croire que mon rêve d'Italie était devenu cette vie-là. Et puis un jour, comme le destin nous pousse parfois dans de drôles de situations, je rencontrai Marco Martinelli qui me proposa de faire du théâtre avec eux. J'ai tout de suite dit oui, je voulais une autre opportunité, je voulais arrêter de colporter. De toute façon, j'aurais pris n'importe quel travail. Je m'empressai aussitôt de dire que j'avais déjà fait du théâtre. En réalité, Marco me proposait un travail que je ne comprenais même pas car même le mot théâtre n'existe pas dans ma langue maternelle, le wolof ; on dit théâtre, en français, et cela depuis que Senghor a bâti le théâtre national Sorano. Mais moi je venais d'un village et le théâtre tel qu'on le pratique en Occident, je l'ai vu pour la première fois en Italie.
      Ceux qui m'avaient précédé ne parlaient pas en italien sur scène, ni jouaient au sens propre du terme, ce qui était important était leur présence sur la scène, le fait de porter l'Afrique sur les planches. Ils parlaient wolof, ils chantaient, ils dansaient. Ils avaient surtout des " actions ". Ce fut donc relativement simple pour moi de remplacer ceux qui étaient partis. Mais dans la mesure où j'avais dit avoir déjà fait du théâtre, ma performance devait être encore plus brillante. J'étais donc obligé d'inventer, de naviguer dans ma fantaisie personnelle. Je me suis lancé à l'eau, et puisque les images qui se dégageaient de la pièce me plaisaient, j'ai " appris " rapidement.
      En effet, c'est le fait d'avoir menti qui m'a transformé en acteur.
      Après une tournée de deux mois, Marco me raconta l'histoire des Albe et du pourquoi ils avaient voulu travailler avec des Africains. Tout cela me frappa énormément : je vis en lui une grande sincérité, je lui fis confiance, à ses paroles, à son visage, à son charisme. A mon tour, je confiai mon histoire, mon village, et plus tard, mon quartier d Dakar. Jamais je n'aurais pensé qu'en Italie j'aurais pu raconter mon histoire.
      Ce fut ainsi que Marco me demanda de choisir d'autres personnes qui seraient susceptibles d'être intéressées par cette expérience afin de reconstruire une nouvelle formation afro-italienne.
      Je portai dans la compagnie deux Sénégalais dont j'avais fait la connaissance à Rimini et qui possédaient des vrais talents artistiques en danse et en musique : El Hadji Niang et Mor Awa Niang.
      Après trois années de travail, la troupe décida qu'il était temps d'aller en Afrique, afin de rendre " visite " à ce continent, d'échanger avec les gens de là-bas, de rencontrer les compagnies actives. J'avais très peur. Ma famille avait contesté mon choix, car en Afrique seulement les griots peuvent pratiquer l'art et moi je n'appartenais pas à cette lignée. J'avais peur de dire des choses qui ne m'appartenaient pas, de trahir une tradition, de rencontrer des gens qui avaient fait le conservatoire et qui en sauraient plus que moi sur " le théâtre africain ".
      Ce départ pour l'Afrique a failli me faire tout quitter, je me décourageais, je me disais que je pouvais " habiter " cette vie de théâtre tant que j'étais en Italie, loin du pays. Là-bas, au Sénégal, je sentais qu'il fallait que je démontre que j'avais réellement des capacités. Ce qui me sauva par rapport à mon père fut qu'il sut qu'on joua au théâtre Sorano, lieu prestigieux que tout le monde connaît, même ceux qui ne s'y sont jamais rendus.
      Nous avons joué au théâtre Sorano, où il y avait plus d'Occidentaux que de Sénégalais ; à l'Université Cheikh Anta Diop à Dakar, qui, à cette époque-là, était occupée par les étudiants, en Casamance aussi. D'ailleurs, c'est fut là-bas que prit forme une nouvelle pièce : Lunga vita all'albero (1990) : on nous raconta l'histoire d'une héroïne, Aline, qui dans les années 20, libéra son peuple, les Djola, et son village, Cambrousse, des colonisateurs français.
      C'était une histoire proche de celles des héroïnes de la Résistance en Italie.
      Et l'on commença à songer à la manière dont ces histoires auraient pu être racontées ensemble. Nous frappa aussi le fait que l'on parle d'héroïnes pour une fois et non pas d'héros. Même au niveau climatique, il y avait des ressemblances entre cette contrée d'Afrique et les terres de Romagne, un temps marécageuses. Cette pièce fut la première dans laquelle j'assistai à la réalisation dès le début.
      Chez les Albe, chacun a le droit et le devoir de se forger une identité artistique propre, de créer son parcours personnel, d'explorer de nouvelles voies, d'expérimenter des déviations, des variations. Nous étions donc trois Africains dans le groupe et à un moment donné, nous avons ressenti le besoin de créer un spectacle qui recoupait quatre fables traditionnelles wolof autour de deux animaux totémiques : l'hyène et le lièvre : Nessuno può coprire l'ombra. A ce même moment les "Aubes blanches" créèrent Bonifica (début 1991) : une fable originale. Ce furent deux " petites " œuvres, mais grandes aussi dans leur forme, qui voyagèrent non seulement dans les théâtres, mais aussi dans les écoles. Pour nous, c'était important en tant qu'Africains, de sensibiliser les gens à notre culture au niveau artistique mais aussi humain. Le but étant de faire comprendre aux jeunes que derrière le colporteur qu'ils rencontraient sur la plage ou derrière nous, il y avait une culture. C'est à cette fin que, après le spectacle, nous étions prêts à répondre à toutes les questions possibles. Ce fut un spectacle qui a bien tourné et qui a eu trois versions : une version italienne, anglaise et française. Il y avait aussi des répliques en wolof, puisque nous n'avons jamais abandonné nos langues d'origine...."

 

 

 

                                                               

En juin 2009, Mandiaye était venu présenter sa pièce SUNJATTA KEITA, présentant l'épopée de cette grande personnalité incontournable de l'histoire africaine,( Sundjata ou Sunjatta), à Faido, dans le Tessin en Suisse, ...

Sa personnalité, son talent, son charisme marqua  et marque toujours la mémoire des centaines de personnes et d'enfants qui étaient venus le découvrir!

 

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Par Voix Africaine - Publié dans : Culture/ CULTURA - Communauté : Le griot des Etats Unis d'Afrique
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